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’Esprit de fêtes’ ou ’Esprit du fric’ ?

Publié le jeudi 28 octobre 2004

La chaîne de magasins Carrefour vient de faire distribuer à des millions d’exemplaires son catalogue promotionnel pour les fêtes de fin d’année 2000. Rien de bien neuf, chaque année nous apportant sa moisson de plus en plus pléthorique de ce genre de production. Un observateur attentif de notre société française ne peut que faire certaines constatations.

La multiplication crée la banalisation qui engendre l’ennui ou le rejet. Enfant des années cinquante finissantes et des années De Gaulle, j’ai rêvé comme personne devant les catalogues de jouets et de jeux. Ce rêve tenait, avant tout, à la rareté de son opportunité : une fois l’an, un bon génie, facteur ou piéton rémunéré, déposait dans nos boîtes à lettres un voire deux catalogues édités par les grands magasins de l’époque ("Nouvelles Galeries" ou "Dames de France" en province). Autant de jouets inaccessibles rassemblés sur quelques feuilles colorées me procuraient une joie sauvage. La part de l’espoir était réduite : nous étions modestes, presque pauvres. Je savais, et ce depuis tout petit, que mes cadeaux de Noël seraient à choisir parmi les jouets les moins coûteux. Bien sûr, toute une stratégie de persuasion, de gentillesse saisonnière accrue, de savantes additions, essayait de faire grimper le plus possible le probable au-dessus du certain. Mais la part du plaisir apportée par ces heures de rêveries, surtout vespérales, m’a laissé un souvenir d’autant plus impérissable qu’il n’est entaché d’aucune matérialité. A rêve pur, plaisir pur. Aujourd’hui, ce sont dix, quinze, vingt, parfois trente catalogues ou dépliants qui sont déversés dans nos maisons. Entre-temps, en plus de trois décennies, les supermarchés et les hypermarchés ont supplanté les grands magasins des centres-villes. C’est dans les mornes plaines des zones commerciales que se sont déportés (au sens concentrationnaire réel du terme) les jouets et les cadeaux de Noël. Cadre sinistre entièrement voué à la bagnole, comment pourrais-tu avoir le même charme que l’ancienne excursion vers la rue Sainte Catherine de Bordeaux, le trajet en bus, la marche émerveillée aux illuminations, le retour du portefaix ? A la laideur du lieu correspond la surabondance de l’offre. Le catalogue est un dosage sans surprise du contenu des différents rayons de l’hypermarché. Une miniature des énorme pavés de la Vente Par Correspondance, la V.P.C. des technocrates. Son but est de susciter le déplacement, pas le rêve. Le récepteur doit se rendre au magasin : ensuite son destin lui échappe en partie. Comment choisir ? La seule aventure est de décider entre Auchan, Leclerc ou Carrefour. Les plus velléitaire iront partout. Mais au-delà de cette inflation cataloguesque, l’ennui fait son nid, sûrement mais inexorablement. Les publicitaires ont beau chercher chaque année de nouvelles formules, la lassitude pointe. Le rêve a fui depuis longtemps, tout au plus remplacé par l’envie. La rêverie du gosse imaginait le jeu, les situations nées de la vision de tel ou tel jouet. Imaginant hardiment, il jouait vraiment. L’envie n’est qu’une pulsion consommatrice. Je le veux pour le posséder. Mais je ne joue plus avec sans l’avoir. Je suis malheureux tant que je ne l’ai pas, mais je ne serai pas longtemps heureux quand je l’aurai. Le rêve faisait plus que sublimer l’attente, il la transcendait en une existence propre de cette période d’avant. La joie du rêve attendu était un cadeau. et peut-être aujourd’hui est-ce celui qui m’a laissé les plus beaux souvenirs. L’envie ne crée que la frustration. Parfois la frustration et son souvenir postérieur amènent le rejet. A quoi bon toutes ces offres sur papier brillant puisque je ne pourrai pas aller au-delà de l’envie ? Il y a deux années de cela (en 1998), un grand mouvement protestataire eut lieu en France : les chômeurs réclamaient une prime de Noël pour avoir le droit aux fêtes comme les autres. Il est aisé de comprendre le sens réel de ce cri : puisque Noël est devenue une fête de la consommation, celui qui ne peut consommer en est exclu. Donnez-nous aujourd’hui notre prime de fête ! L’enfant de maintenant ne peut plus rêver sereinement. On ne lui en laisse pas le temps. A l’école, dans la rue ou sur l’écran de télévision, sur les paquets de céréales du matin, bref où qu’ il tourne les yeux, l’offre est multipliée, l’appel à posséder est lancé. Où est le jeu ? Dans le jardin ou la rue quand, entre eux, d’un peu de terre et d’eau les enfants pétrissent de la boue, en font des bonhommes, des routes, se la jettent à la figure... Un pneu usagé offre tellement plus de possibilités réelles de jeu qu’un jeu électronique ou électrique. Non, les enfants ne rêvent plus devant les catalogues, ils font des plans de marketing sur les rentrées décembristes. Et c’est vous, actionnaires et patrons d’hypermarchés qui avez transformé l’âge de l’insouciance et du jeu en antichambre du Plan Epargne-Actions. Soyez maudits, vous et vos linéaires surchargés.

P.-S.

publié en Roumanie sous une traduction de Vasile Spiridon dans"Cronica Revistà de culturà" juin 2001



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