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Existe-t-il une âme roumaine ?

Publié le mercredi 27 octobre 2004

Existe-t-il une "âme roumaine" ?

Débuter une démarche de réflexion par ce titre n’est pas anodin de ma part. Dans la spécialité universitaire qui est en train de devenir la mienne, la géographie culturelle, il est assez légitime de s’interroger sur ce que peut être une identité culturelle et surtout de s’interroger « a posteriori » sur la réalité de celle-ci. Mais je ne souhaite nullement dans le présent texte me livrer à une étude disciplinaire universitaire. Mon propos est plus vaste que cela et vise à poser les bases d’une discussion universelle sur un thème revenu en force depuis une dizaine d’années. Or il se trouve que c’est à propos de la Roumanie que j’ai pu avoir des débats populaires sur ce thème et mesurer le décalage entre une position intellectuelle doctrinaire et une perception peu analysée. Ayant fréquenté, plusieurs années durant, le milieu associatif français qui oeuvre en Roumanie, j’ai pu me rendre compte de l’impact de la question mise en titre de ce propos. Bien entendu, par le cursus de formation qui fut le mien, j’ai appris les diverses théories qui peuvent entrer en conflit sur ce sujet. Mais jusqu’alors, je n’avais jamais été à même de me livrer à une observation simultanée des différents éléments du problème. De plus, cette période d’activité de terrain en Roumanie a correspondu à un approfondissement personnel sur les caractères de la culture. Pour circonscrire le contenu de ce texte, je proposerai une démarche en trois temps principaux ouvrant sur une interrogation à poursuivre. Sans verser dans le pédantisme, il me paraît utile de situer la nature de la question posée et le débat qu’elle suscite, en termes de grands courants de pensée contemporains. Cette question n’est pas un simple jeu intellectuel, une discussion sur le « sexe des anges », comme on dit en France. Elle comporte des enjeux précis, importants et dont la portée n’échappera pas au lecteur. Mais une fois posée la discussion, je souhaiterai ne pas la développer outre mesure ici, préférant analyser l’exemple précis roumain, à partir de la perception française dont j’essaierai de me faire le fidèle retranscripteur. C’est à l’issue de cette ébauche que nous ouvrirons des perspectives ultérieures sur un thème plus que jamais d’actualité : l’universel et le particulier.

Le sens du débat : matérialisme contre spiritualisme

Je me souviens de la première fois où j’ai employé l’expression « âme roumaine » dans une réunion interne en France : elle a immédiatement déclenché une riposte péremptoire qui me remettait à ma place, me rappelant qu’il n’existe que des pratiques identifiées dans un milieu donné que l’homme façonne, analyse, et qu’en aucun cas on ne peut admettre quelque chose qui serait inné et inhérent aux Roumains et que j’appelais à tort « l’âme ». D’aucuns auraient alors pu répliquer qu’ils n’employaient ce terme qu’en guise d’image ou de métaphore pour désigner l’aspect peu rationnel des éléments matériels ci-descus énumérés. Ce n’était pas le cas du tout. J’avais employé le mot âme en toute connaissance métaphysique, au sens que les philosophes lui donnent, soit « en parlant des groupes humains : l"ensemble des états de conscience communs aux membres d"un groupe » . Il y avait en plus, au-delà de ce sens général, l’appréhension ou la question d’un principe essentiel de l’homme, distinct de son corps et de son esprit. La discussion, ce soir-là, tourna court car elle eût été hors de propos. Mais elle illustre bien une des deux grandes attitudes qui s’opposent dans ce débat. Pour simplifier je dirai que mon contradicteur catégorique était un communiste orthodoxe (le modèle dit « stalinien » en France, dont on croit à tort qu’il n’existe plus) nourri des plus purs principes du marxisme-léninisme tel qu’enseigné et diffusé dans les partis d’Europe occidentale. Pour aller rapidement à l’essentiel, je résumerai cette position théorique de la manière suivante. Le marxisme réfute catégoriquement toute idée de transcendance (il n’est de ce point de vue qu’une des approches matérialistes de la vie, pas la seule et surtout pas le détenteur du label) et donc ne saurait admettre d’autres caractères à l’homme que ceux que la société lui donne. L’acquis est donc total, l’inné se limitant aux traits biologiques physiques. Il est évident que la seule mention de la notion d’âme fait frémir un marxiste, lui désignant dans son auteur un réactionnaire. Si le marxisme ne réfute pas la culture, il en nie le caractère non-matériel. Nous ne sommes donc, dans cette optique-là, que les produits de notre milieu. Les milieux bourgeois produisent des bourgeois, porteurs de valeurs bourgeoises, donc viciées. Parmi celles-ci, la croyance en l’âme est une des pires, car elle ouvre la porte à la transcendance et à la métaphysique, et pire, à la croyance de type religieux. Elle doit donc être combattue avec la plus grande rigueur. Les Roumains sont comme ils sont car leur environnement matériel, leurs dirigeants et leurs doctrines les ont modelés ainsi. Ils ne sont en rien différents des Français, qui ne sont en rien différents des Fidjiens ou des Tchétchènes. Une identité de milieu produit une identité d’individu. Le socialisme, qui a seul vertu d’universalité, appliqué dans tous les pays du monde produirait un homme unique dont la collection complète constituerait l’humanité. Eduqué hors des notions de classe et loin des superstitions anciennes, cet homme ignorerait jusqu’à l’existence du mot âme. Certains, en France croiront que j’exagère en tenant des propos aussi radicaux. Je devrais être parfaitement compris dans tous les anciens pays communistes d’Europe où tout cela avait valeur axiomatique. Le marxisme ne valide donc nullement la notion d’âme et la discussion est sans objet. Celui qui croit de telles choses devrait être soigné, c’est d’ailleurs ce qui se passait dans les pays tenus par les communistes. La position est claire ; elle est non-négociable. Une autre position qui peut réfuter la notion d’âme est celle des structuralistes, au sens systémique du terme. Si notre comportement est déterminé par les structu res au milieu desquelles nous vivons et nous mouvons, alors la bonne connaissance de ces structures doit donner la clé de ce que nous appelions autrefois l’âme et qui n’est qu’un mode de fonctionnement intellectuel, moral et matériel répondant à la prégnance des structures. Identifier les structures, les étudier et les décrire amènera donc inévitablement à terme à maîtriser le comportement humain et entrainera le dépérissement de la notion-même d’âme. Si l’aboutissement de la démarche structuraliste est le même que celui du marxisme, il ne procède pas du même principe fondateur. Le marxisme nie complètement et initialement l’âme ; le structuralisme entend la vider de son contenu objectif et donc dévitaliser la notion. Au bout du compte, le résultat tangible est identique : il ne saurait y avoir d’âme. La vigueur relative de ces deux positions dogmatiques a considérablement varié en quelques décennies. Jusque dans les années 1980, en France, il ne faisait vraiment pas bon affirmer des positions contraires à la doxa marxiste qui était très puissante chez les intellectuels. De la même manière, le succès du structuralisme, porté par de grandes voix faisant autorité, rendait suicidaire tout affrontement contre lui. C’est à peu près au même moment que le marxisme qu’il a commencé à perdre son autorité totalitaire. La faillite du communisme politique, comme les excès du diktat structuraliste ont permis de penser à nouveau autrement. Il demeure bien évidemment aujourd’hui de chauds partisans des positions intellectuelles décrites rapidement ci-dessus. Ils aiment encore à pratiquer le terrorisme intellectuel, mais ils le font dans des conditions de plus en plus délicates. C’est que la position ridiculisée auparavant a retrouvé au moins le droit de s’exprimer et, de ce fait, une audience. Pour simplifier, appelons cette approche « spiritualiste », au sens large du terme, l’esprit s’opposant ici à la seule matière physiquement définie. Elle peut regrouper des points de vue assez variés. La palette des sensibilités va des transcendantalistes non théistes aux chrétiens. Il ne nous semble pas utile de détailler les différences, car elles ne servent pas à notre petite étude. Tous admettent que l’on parle d’âme au sens défini plus haut. Certains s’en tiennent à la définition stricte d’un lot commun de pratiques et de croyances conscientes ou non, d’autres vont jusqu’à en faire le principe de l’immortalité et la part du divin en nous. C’est un autre débat que celui-ci. Pour tous ceux-là, un homme ne se définit pas uniquement en kilogrammes d’eau et de carbone, en milliers de dollars de revenu annuel et en chien de Pavlov consommant ce qu’on l’habitue à consommer. Cet homme a sa part d’immatériel, parfois d’irrationnel, d’inconscient. Il a ses amours, ses haines, ses rancoeurs, ses croyances, ses interdits. Tout ceci constitue son âme, que l’on ne saurait ramener à l’habitus des sociologues, même si celui-ci en fait partie. L’essence de cette âme est immatérielle, divine pour les chrétiens, spirituelle pour les autres. Chaque individu est doté de son âme propre dont il d’ailleurs plus ou moins conscience (c’est ici que nous retrouvons la psychanalyse et sa description particulière de ce phénomène), ce qui ne change rien à son existence et à sa nature. La collectivité des individus développe des éléments communs que le temps sédimente et historicise : on passe alors de l’âme individuelle à l’âme collective. Il ne s’agit en aucun cas d’une absorption, l’unité se fondant dans le tout, car ceci relèverait de la négation pure et simple de l’unicité de l’homme et de sa traduction concrète, le totalitarisme. La part commune de l’âme cohabite avec la part individuelle, dans des rapports complexes allant de la soumission à l’affrontement. Temporellement parlant, l’âme commune se situe dans les cycles longs alors que l’âme individuelle est dans le temps moyen (la durée de la vie) ou le temps court. C’est dans ce sens commun qu’il faut entendre la question « Existe-t-il une âme roumaine ? » . Bien entendu, il n’est pas dans mon intention de démontrer l’existence de l’âme. D’abord parce que d’autres bien plus intelligents et célèbres que moi s’y sont attachés. Ensuite et surtout parce que cela ne m’intéresse pas en l’espèce. C’est du même ordre de faux problème que de démontrer l’existence ou la non-existence de Dieu. Depuis des millénaires, personne n’a réussi à trancher le débat et je doute pour ma part que la science elle-même, dont on nous avait annoncé cette victoire , y parvienne. Et pour cause ! Dieu ou l’âme relève avant tout du domaine de la croyance. Louis Aragon, grand poète français hélas jamais revenu de son admiration stalinienne, écrivit un remarquable poème durant la seconde guerre mondiale, « La rose et le réséda », sur l’unité réalisée dans le combat face au nazisme entre « celui qui croyait au ciel et celui qui n"y croyait pas ». La distinction ainsi proposée ne me paraît pas anodine. Elle est au contraire plutôt essentielle, ou au moins fondatrice de notre débat conceptuel. Quand je parle de l’existence d’une âme roumaine, je me range dans le camp de ceux qui y croient. Je ne refuse pas le débat avec ceux qui la rejettent, mais la croyance que j’en ai les empêchera à jamais de me convaincre d’y renoncer. La démonstration imparable de l’existence de l’âme ou de sa non existence ne saurait faire changer celui qui y croit déjà ou n’y a jamais cru. Tout au plus pourra-t-elle faire réfléchir ceux qui n’y ont jamais songé. Ce qui n’est déjà pas si mal !

P.-S.

Cet essai a été publié en trois parties dans la revue "Antiteze" sous une traduction de Vasile Spiridon, dans les numéros de l’année 2000.



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