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Quelle Europe faisons-nous ? Quelle Europe voulons-nous ?

Publié le mercredi 27 octobre 2004

Le mot « Europe » est chargé depuis une dizaine d’années de plusieurs sens très différents selon qui le prononce et qui l’entend prononcer. Pour le candidat à l’immigration soumis à la misère la plus totale, « Europe » signifie Eldorado. Mythe total en Afrique francophone par exemple, pour des raisons coloniales évidentes. Mais cette dimension existe aussi , hélas ! en Europe de l’est depuis 1989 et les aléas des évolutions historiques. Combien de fois ai-je entendu de jeunes Roumains me demander comment passer en France ? (Il faut être honnête, ils me demandaient plus souvent d’abord comment aller en Allemagne ou me parlaient des Etats-Unis comme d’un monde de rêve). Pour le citoyen d’une ex-Démocratie Populaire socialiste, le mot fait implicitement référence à l’ « autre Europe », celle qui fut longtemps l’annexe de l’impérialisme américain, le royaume du capitalisme aliénant, sous la forme synthétique de l’OTAN et de la Communauté Economique Européenne (ceci du point de vue officiel d’un citoyen conscient appartenant au CAEM et au Pacte de Varsovie). Enfin, pour moi, géographe de profession et amoureux de ce qui s’appelle la culture européenne, l’Europe va effectivement selon la formule du général De Gaulle, « de l’Atlantique à l’Oural ». Elle est le plus petit, le plus découpé des continents, le plus chargé en continuité historique, elle est ma maison, ou plutôt mon appartement, dans une maison qui ne peut être que le monde idéalement désiré et réconcilié. En France, l’Europe est un objet qui suscite une relation ambiguë d’affection haineuse. Nous sommes trop jacobins pour renoncer aisément à la souveraineté nationale que l’économie mondialiste nous a déjà ravie sans bruit mais bien réellement. Nous avons trop le culte de notre propre grandeur culturelle pour croire possible de se fondre dans une matrice commune avec ces partenaires-concurrents hier parfois ennemis qui pourtant nous ressemblent tant. Un débat feutré a lieu cependant chez les intellectuels opposant les pro et les anti-européens. Parfois il se projette sur la place publique, lors d’une élection, d’une loi ou le plus souvent lors d’une querelle franco-française qui nous fait découvrir que nous ne sommes déjà plus maîtres absolus de notre destin : ainsi en est-il de nos chasseurs comprenant que l’Europe veut un autre comportement général, mais le refusant au nom de « l’exception française ». En Roumanie, l’Europe est extérieure encore. Elle est symbolisée par quelques sigles comme le programme « P.H.A.R.E. », « ERASMUS » ou « SOCRATES ». Pour le paysan elle est un tracteur, pour l’universitaire une bourse ou un ordinateur, pour le politique une ligne de programme, un totem ou un épouvantail, c’est selon ! Bref chacun voit l’Europe à sa manière. Ceci m’amène à poser deux questions que je n’ai nullement la prétention de régler dans ces quelques lignes, mais dont j’aimerais qu’elles servent à lancer un vrai débat de fond dépassant les clichés habituels. La première paraît sans doute d’une simplicité enfantine : « Quelle Europe voulons-nous ? ». La seconde est beaucoup plus perverse : « Quelle Europe bâtissons-nous ? ». Vieux déphasage entre l’être et le paraître, le vouloir et le faire, le souhaitable et le possible. Je me contenterai ici de quelques réflexions qui mériteraient toutes un développement. Mon point de vue sera celui d’un Français qui essaie de comprendre la Roumanie et les Roumains, qui les aime sans les idéaliser. Qu’ils pardonnent donc par avance ce qui dans ces quelques lignes pourraient les froisser. Mais les amis se doivent la vérité pour mériter cette qualité.

LE DESIR D’EUROPE

Comme volonté exprimée de construire ensemble notre futur, ce désir est récent. Le sang versé des millions de victimes des deux guerres est l’humus qui le fera enfin germer. En simplifiant rapidement, je dirai que 1945 clôt idéologiquement un cycle historique commencé en 1815, par le traité de Vienne où les vainqueurs de Napoléon ont reconfiguré l’Europe selon les rapports de force du moment. Il s’en suit alors un siècle que nous appelons dans les cours d’histoire français « le siècle des nationalité », marqué par des colères européennes comme celle de 1848, par la naissance de nouveaux Etats, comme l’Italie ou l’Allemagne, par la montée, partout sur le Vieux Continent, de ce sentiment national qui sous-tend l’œuvre pianistique de Frédéric Chopin comme celle de Bedrich Smetana. L’apothéose de ces mouvements nationaux éclate en juillet 1914, dure plus de quatre années et carbonise le continent et beaucoup de ses illusions . Le nationalisme est un des cancers de l’espèce humaine. Nous en voyons la conséquence un peu partout en ex-Yougoslavie, dans le Caucase, pour les manifestations les plus cruelles, mais aussi dans la montée des votes vers les partis fascisants, tant en Autriche, qu’en Belgique ou en France (encore qu’il y ait un vrai coup d’arrêt depuis l’implosion du Front national). L’Europe de 1900 appelle le charnier, elle l’aura. Mais une guerre ne suffira pas à ramener les Européens à la sagesse, surtout lorsqu’on la clôt par des traités stupides qui portent la guerre future dans leurs décisions. C’est pendant les combats de la Seconde Guerre Mondiale que naît enfin l’idée d’Europe, parmi les résistants à la Bête nazie, un peu partout. Ceux-là qui l’avaient rêvé dans les maquis clandestins auront la difficile mission de la porter sur les fonts baptismaux. Mais ils n’avaient pas prévu la cruauté de l’Histoire qui allait faire tomber ce « rideau de fer » communiste au travers de ce petit continent qui venait à peine de régler son compte temporaire à la barbarie. Quarante-cinq années de perdues, à se dresser en ennemis pour de mauvaises raisons puisqu’elles ne nous ont pas rendus heureux. Pendant ces années de plomb qui vous tombaient dessus, vous Roumains, Tchèques et autres Polonais, nous avons voulu et fait l’Europe. Cette Europe économique qui fait figure de Terre Promise pour tous ceux qui ont vécu loin d’elle et pourtant si près, juste derrière les barbelés des frontières militarisées qui bornaient le paradis du prolétariat éclairé. Nous savions, parce que nous pouvions savoir si nous voulions le savoir, que les peuples souffraient et aspiraient à rejoindre la « maison commune ». Discours totalement schizophrénique d’un pouvoir qui stipendiait l’Occident, mais dont les nomenklaturistes jouissaient, alors que ceux qui n’avaient rien contre l’Ouest en étaient totalement coupés. Cependant le désir d’Europe existait aussi, souterrain mais inextinguible. Les artistes nous le montraient parfois à travers une déchirure de la censure, ou dans une métaphore adroite qui l’avait déjouée. 1989 marquait donc l’abolition des obstacles. On allait voir ce qu’on allait voir. Démocratie et Mercédés pour tout le monde et champagne pour les autres ! Onze ans après, le bilan est beaucoup plus sombre que ce que les plus pessimistes avaient imaginé alors. Et pourtant le désir d’Europe est là, partout exprimé, partout nécessaire.

P.-S.

article publié en Roumanie sous une traduction de Vasile Spiridon, dans la revue "Antiteze" en 2000



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